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Vendredi 26 décembre 2008



- « Marilyn »
Ou Marie-Line, mais enfin, moi, je l’entends plutôt comme Marilyn , à cause de Monroe bien sûr.
La petite à la peau pain d’épices se décide enfin en saisissant – mais peut-être finalement est-ce au hasard auquel la contraint le ton un peu impatienté sur lequel on l’appelle- un paquet de biscuits, et vient l’ajouter au tas de provisions diverses que sa mère a soigneusement constitué sur le tapis roulant.

Marilyn, ce sera donc Marilyn. La dernière, c’était Anne-Lise. Je préfère Marilyn.

Pendant que ces dames s’occupent à récupérer ce qui petit à petit devient leur bien, je m’empresse de quitter le magasin par la sortie sans achat.
Au vu de ce qu’elles ont acheté, j’ai tout lieu de penser qu’elles sont en voiture. Il y en a une quinzaine à tout casser sur l’aire de stationnement que s’est octroyée la supérette sans autre forme d’aménagement qu’un panneau annonçant « Emplacement réservé à la clientèle ».
Un terrain vague de sable, de touffes d’herbes rêches et de chardons bleus prolonge, sans transition apparente le parking, et sépare le magasin d’une rangée de bungalows. Je m’y installe, la paille au bec pour les quelques minutes durant lesquelles je vais devoir les attendre.
Elles ont, la mère comme la fille – car tout indique un couple de cette nature dans leur comportement, leur façon de s’apostropher – des allures de campeuses. C’est rare que je me trompe, j’ai acquis à force d’observation une certaine science pour ces choses-là.
Les vacanciers qui sont en location ont d’autres habitudes, ils ne s’habillent pas à la ville pour faire leurs courses par exemple comme à la plage, et, pour prendre un point précis, ils ne portent pas les mêmes chaussures.
Les campeurs au contraire, qui sont dans le sable du matin au soir, car les terrains de camping par ici sont disséminés au travers des dunes, ont la sandalette permanente, et se contentent en guise de tenue de sortie d’enfiler un polo sur leurs maillots de bain : ils font leur courses « en rentrant ». Les adeptes de la location « sortent » pour faire les leurs.
Campeuse imprévoyante, la petite n’a même pas le polo de rigueur, et je l’ai vu frissonner dans son deux pièces de saison devant le meuble aux yaourts.

Les voilà. La mère agrippe trois ou quatre poches en plastique bourrées jusqu’à la gueule, et la fille serre sur sa poitrine six briques de lait et tape des genoux dans un autre sac qu’elle a passé à son bras et qui pend devant elle.
Je ne m’étais pas trompé. Elles se dirigent vers l’un des véhicules. La mère pose au sol l’une de ses charges et ouvre le coffre, puis range les emplettes avec soin et méthode.
La fille retourne au magasin. Elles ont dû laisser en attente une partie de leurs achats : ici, les caddys ne sortent pas à l’extérieur, ils resteraient plantés dans le sable mou comme des cuillères dans de la semoule.

A moi. Je remonte l’espace occupé par les voitures. C’est une 94. Je regarderai à la maison à quoi cela correspond, mais c’est la région parisienne. Une Ford Escort rouge, un peu abîmée. Je l’ai dans l’œil, désormais, je la reconnaîtrai. Il y un petit « quelque chose » en peluche suspendu au rétroviseur intérieur. J’ai pu entrevoir le coffre où la mère continuait de fourrager, disposant pour la dixième fois les cartons où elle entasse les victuailles qu’elles viennent de se procurer, entre une bouteille de gaz –la réserve- et des sièges de pique-nique : ce sont bien des campeuses.
Chez le campeur, la voiture, c’est la cave. Les vacanciers en location vide tout, ils ne manquent pas en général d’espace de rangement. Dans une tente ou une caravane, par sécurité, et par sens du pratique, on encombre le moins possible, et on se sert de la voiture comme annexe.

Reste à voir vers où elles vont se diriger en quittant le parking.
A droite, en direction de Diguel, ce serait pour le Camping du Fort, à huit cents mètres à peine, ou celui des Ajoncs, à deux kilomètres environ. Le suivant sur cette route-là est plus proche du centre commercial de Diguel, et les vacanciers n’aiment pas se compliquer la vie : ils vont au plus près.
A gauche, il y en a 3 coup sur coup, dont les occupants doivent venir de préférence se ravitailler ici, et deux autres, d’ailleurs très grands, un peu plus loin, qui doivent se partager entre Ploumour, qui est a priori mieux achalandé et peut-être moins cher, et ici, qui demeure sans doute un tout petit peu plus proche.
Il y a enfin la troisième route qui quitte le littoral et au bord de laquelle est installé en sous-bois le Camping des Pins. Mais j’exclus la possibilité qu’elles viennent de là : sachant avoir à y retourner leurs achats effectués, elles ne seraient pas chaussées comme à la plage. C’est mathématique, et c’est l’exception qui confirme la règle : au Camping des Pins, on se met en baskett, on ne fait usage de sandales, nu-pieds, et autres tongs que lorsque l’on descend à la plage, et l’on apprend vite à se rechausser comme il faut dès que l’on y remet les pieds pour affronter les aiguilles de pins !

Petit conciliabule. La mère a refermé le coffre après avoir chargé la seconde brassée apportée par la fille. Les clefs changent de mains. Marilyn revient afficher un macaron frappé d’un A éclatant et sans doute étrenné depuis peu, puis démarre sous les recommandations que je devine chaudes et quelque peu accablantes de sa mère. Direction : à gauche.
Bonne route mesdames !

Je les ai retrouvées il y a trois jours. J’ai repéré leur Escort mardi dans la matinée. Ils sont aux « Tamaris ». Je dis « ils », parce qu’il y a un homme : le mari et père sans aucun doute. Un bouliste, un grand bouliste devant l’Eternel. Elles, elles vont à la plage juste de l’autre côté de la route sur les trois heures. Je me demande bien quelle envie les a prises hier de sortir en voiture à l’heure habituelle du bain, elles m’ont fait perdre une demi-journée d’observation.
Enfin, les voilà redevenues plus raisonnables, elles retournent aujourd’hui en cortège se faire bronzer. On peut donc compter sur elles.

Elles organisent un vrai petit déménagement. Nattes, sacs, parasol, deux sièges pliants, et quelques accessoires pseudo-sportifs que Marilyn utilise avec une très sage parcimonie.
En général - enfin c’est ce qui ressort de mes trois jours d’observation - la fille précède toujours la mère de quelques longueurs quand elles s’engagent sur la plage, au sortir du sentier de dunes qui s’achève en goulet, où même sans l’encombrement de tout leur harnachement estival, elles ne pourraient sans doute pas de toute façon passer de front.
La fille donc prend légèrement les devants, puis s’avance sur le sable en cherchant des yeux un espace libre à son goût vers lequel elle se dirige sans attendre pour y laisser tomber sa charge au sol.
C’est un moment crucial cette entrée sur la plage : ce sera le bon, celui où l’on peut s’adresser à la fille tout en étant à portée de voix de la mère mais tout en laissant croire que l’on ne suppose pas même qu’elle puisse avoir un quelconque lien avec qui la précède. C’est tout à fait ce qu’il faut : qu’elle se trouve placée dans la situation du témoin fortuit.

J’avais vérifié tout de suite sur le calendrier pour le 94. C’est le Val de Marne. Fontenay-sous-Bois, par exemple, ça y est. Je dirai Fontenay tout court, et rue du Prieuré, cela me paraît bien.
Qui pourrait bien connaître à ce point Fontenay-Sous-Bois, que j’imagine tout de même assez important, pour d’emblée savoir s’il y a ou non une rue du Prieuré ?
A demain donc, Mesdames.

D’ici, je vois en enfilade le sentier par lequel elles déboucheront.
Me mettre debout, avancer sur la plage le temps pour Marilyn de sortir du chemin. Sa mère sera quinze pas derrière, peut-être même plus, mais j’ai l’enthousiasme démonstratif.
Les voilà, ponctuelles ou presque.
Je me lève, je me dirige à sa rencontre.
-« Marilyn ! »
Quelle heureuse surprise dans mes yeux et dans ma voix.
Elle passe, visiblement étrangère, avec cette évidente expression de ne pas comprendre, et de ne pas vouloir en savoir plus.
-« Ben Marilyn ! Fontenay, la rue du Prieuré, t’as même gardé une clef ! »

Elle s’est éloignée, je suis planté à mi-distance des deux femmes, et je rebrousse chemin en secouant la tête et marmonnant :
« Une ressemblance pareille, ça m’étonnerait ».
Et vaguement dépité du peu de sincérité des femmes, haussant les épaules, je me dirige vers l’extrémité de la plage avant que la mère ne puisse m’intercepter, elle que j’ignore, que je n’ai pas vue, bien que, subrepticement, je me sois assuré, à son air, qu’elle n’a rien perdu de la scène.

Lorsque je parviens, après avoir fait un crochet par les dunes, au poste d’observation que je me suis choisi, légèrement au-dessus de la plage, au droit du secteur où elles ont l’habitude de s’installer, la mère et la fille sont encore côte à côte, lancées dans une conversation difficile.
On en devine l’âpreté aux mouvements de mains, surtout celles de Marilyn qui sont vives et péremptoires, cherchant visiblement avant tout à rompre le débat.
Le voisinage les contraint à la discrétion, au demi-mot. Soudain, Marilyn se redresse et va se jeter à l’eau : on boude comme on peut.
Mais ce n’est que partie remise, ce soir sous la tente, on aura de quoi causer. Je pense avoir misé sur un bon cheval, la maman n’a pas l’air du genre à laisser faire sans dire son mot, mais bien plutôt à se sentir investie du droit de regard. Et, sans compter qu’elle peut recevoir du renfort.

Dans trois jours, si elles font toujours natte commune, je repasserai devant elles, le regard à peine dirigé sur Marilyn, faussement indifférent, comme si je réalisais tout d’un coup le pourquoi de son attitude d’aujourd’hui en découvrant la mère, histoire de relancer le débat…

L’an dernier, une famille a mis fin à ses vacances dans le coin dès le 10 juillet. Je ne suis pas loin de penser que c’était là l’une de mes plus belles réussites. Enfin, ce n’est qu’un jeu et on ne peut pas gagner à tous les coups…





Jean-Michel Lévenard
Pour la Sainte Badebec
au mois de Bouffe
l’an X de la Cass’Hure
Par Jean-Michel LEVENARD - Publié dans : NOUVELLES
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