Lire les nouvelles primées des deux derniers concours.

 

 

 

Règlement du concours

 

Chaque semestre, l'Association Les Poètes de l'Amitié ouvre un concours de nouvelles. Le lauréat se voit publier dans la Revue FLORILEGE.
La participation au concours est gratuite pour les abonnés à la revue ou adhérents de l'Association.
Pour les autres participants, l'inscription est soumise à l'envoi d'un carnet de timbres poste (ou chèque de 6 €).

La nouvelle ( 2 à 5 feuillets, 40 lignes par feuillets environ en caractère Times de taille 12 ou équivalent) doit être adressée en 5 exemplaires, chacun portant une "devise" d'identification afin d'assurer l'anonymat du concours. Le participant joindra en outre  :

- 2 enveloppes timbrées à ses nom et adresse

- feuillet sous enveloppe comportant la devise qu'il a portée sur sa nouvelle, le numéro et le thème de la nouvelle (voir ci-dessous), ses nom et adresse (éventuellement téléphone, adresse e-mail).
 Adresse d'envoi :  Revue FLORILEGE - Stephen BLANCHARD
                                  Concours de la Nouvelle  N° ...   ( voir ci-dessous)
                                  19 allée du Mâconnais
                                  21000 DIJON

Le fait de participer au concours vaut renonciation de droits pour la publication de la nouvelle dans Florilège. Les nouvelles ne seront pas retournées aux auteurs, sauf demande et accord préalables, auquel cas, les frais d'expédition seront à la charge du participant.

Ce concours est THEMATIQUE :
   
N° 39
  La nouvelle commencera par cette phrase : " De son sixième étage, accoudé au balcon, il contemplait la foule qui déambulait dans la rue ; il souriait en pensant à..." et se terminera par "A présent, il était convaincu d'avoir eu raison." ( du 1° janvier 2012 au 30 mai 2012 : publication en décembre 2012, N° 149).

N° 40 : " J'aimerais que tu m'éclaires sur un point..." proposé par Mme Caroline Besson ( du 1 juin 2012 au 31 décembre 2012 : publication en juin 2013, N° 151)

N° 41 : "Je pense, donc je suis", proposé par M. René Bellon (du 1 janvier 2013 au 30 mai 2013 : publication en décembre 2013, N°153)

 

 

Pour participer, voir bulletin d'inscription en lien ici-même.



Ci-dessous, les nouvelles primées lors des deux derniers concours.



 

Voici le texte des 2 dernières nouvelles primées :

 


 Au titre du thème 37, " Ouvert - fermé", FLORILEGE a publié cette nouvelle d'Emmanuelle BUGEAU dans son numéro 145 (décembre 2011).

 

 

 

 

Le dernier jour d’Emile Z.

 

Cela avait commencé tôt le matin avec la poudre dentifrice. Alexandrine soupira. « Il faut qu’un tube dentifrice soit ouvert ou fermé » songea-t-elle. Elle rendit son sourire au chanteur lyrique à l’émail diamant. Ajusté dans son costume de Barbier de Séville André Arbeau avait fière allure ! Son dernier récital à Paris connaissait un succès inattendu depuis que le bellâtre vantait son haleine fraîche sur les tubes hygiéniques de son père. Alexandrine et son mari s’y étaient pressés, à l’instar du Tout-Paris, et avaient passé au printemps dernier une agréable soirée à l’opéra Garnier. Une douce odeur mentholée flottait dans le cabinet de toilette. Alexandrine quitta à regret sa rêverie, reboucha le tube métallique dont le liquide blanchâtre et pâteux avait déjà durci sur le bord et sorti de la pièce. Elle avait beaucoup à faire. Il fallait se préparer, remettre la maison en ordre et organiser le départ pour Paris où de multiples affaires attendaient son mari. Aidée de Mathilde dont le dévouement ne faiblissait pas année après année, elle s’affaira.

La journée promettait d’être belle encore même si l’air fraichissait déjà. L’été, très chaud, venait de céder sa place à l’automne et cette fin septembre annonçait déjà les longues soirées d’hiver au coin du feu. Mais le bonheur était là. Emile le savait. Comme à chaque fois qu’il séjournait à Médan, il s’était levé à sept heures et après une collation rapide et une toilette vite expédiée, il était parti se promener sur les bords de la Seine avec son fidèle Pimpin, un loulou de Poméranie. Qu’un des plus grands écrivains du siècle ait affublé son chien d’un nom aussi parfaitement ridicule était un mystère pour son entourage ! Ce détail, consternant pour les uns, était surtout révélateur, pour les autres, de la personnalité ouverte, passionnée et surprenante du personnage, toujours à l’avant-garde des idées et des combats. Et cette maison de Médan ! Quelle allure, franchement ! Cette « cabane à lapins » comme Emile l’avait décrite à Flaubert, avait été flanquée de deux tours aussi étonnantes qu’inesthétiques. Lui défendait son choix en affirmant que seule comptait l’âme de la maison, et quelle âme ! C’était une maison d’écrivain. Il y avait conçu ses plus grands romans et créé les fameuses soirées de Médan avec ses amis naturalistes, Alexis, Céard, Hennique, Maupassant et Huysmans.

Huysmans… Emile y repensait toujours avec douleur et tendresse. En prenant la défense de l’Assommoir dans un article tonitruant, Carl-Joris était devenu un ami cher. C’était avant sa rupture avec le Naturalisme, avant qu’il ne quitte le groupe, avant l’adoption de cette esthétique fin-de-siècle décadente, avant sa conversion au catholicisme, avant son cancer de la mâchoire qui le faisait atrocement souffrir disait-on. Emile était sincèrement affecté par la douleur qui terrassait son ancien protégé mais il ne cherchait pas à le joindre. La pudeur masculine a des vertus qui n’en sont pas. Trop de temps avait passé.

Huysmans creusait d’autant plus son absence dans le cœur du-grand-écrivain que les deux lettrés partageaient un secret étrange. Quelques années auparavant, tous deux avaient fait l’objet, avec Baudelaire, d’une enquête médico-psychologique sur les rapports de la supériorité intellectuelle avec la névropathie menée par le docteur Edouard Toulouse. Cette enquête, réservée au monde scientifique et de ce fait inconnue du grand public, faisait apparaître chez Huysmans une parosmie, et chez Emile, une hyposmie caractérisée. En d’autres termes, le-grand-écrivain, fondateur de l’école naturaliste, passé maître dans l’art de décrire la misère crasse des mineurs du Nord, les effluves alcoolisées de l’absinthe de Gervaise, la puanteur du quartier de la Goutte d’or, les parfums et moiteurs de Nana, cet écrivain-là, dont la littérature était traitée de putride par ses nombreux détracteurs, cet homme-là qui donnait à sentir ses mots à tel point qu’il sût même faire humer à ses lecteurs l’odeur de sainteté du héros de La faute de l’abbé Mouret, ce génie de l’écriture l’était d’autant plus… qu’il ne sentait pas les odeurs ! Ce monde sensible qui s’était fermé très tôt dans sa vie avait ouvert un espace de création et d’ima-gination tel qu’il surpassait la simple réalité. Carl-Joris quant à lui respirait des odeurs qui n’existaient que dans son imagination. Emile ne s’étonna pas que des Essaintes, le héros d’A rebours, soit obsédé par une odeur fantôme de frangipane… comme l’était Huysmans lui-même. Ce livre devait marquer la rupture avec Carl-Joris, passé à l’école symboliste et Emile préféra chasser cette pensée. Il se souvint alors que Baudelaire, dont l’odorat n’était pas défaillant, était mort pour avoir trop respiré, asphyxié par du monoxyde de carbone. « Quelle abomination, pensa Emile, que cette mort sournoise, qui ne s’annonce pas et vient cueillir sa victime dans son sommeil. Non ! Quitte à mourir, je préfère une mort de guerrier, une mort que l’on voit venir, une mort en face. Je veux mourir debout ! Je mourrai debout ! »

Cette décision prise, le-grand-écrivain siffla son chien et prit le chemin du retour. Il pensa alors qu’il avait soixante-deux ans, beaucoup d’ennemis et que cette mort pourrait lui être imposée par un opposant plus décidé que les autres. L’affaire Dreyfus était loin d’être terminée ! Depuis que la vérité avait enfin éclaté, depuis son « J’accuse ! » retentissant il y a quatre ans, Emile se savait la cible de multiples haines. Un nombreux courrier antisémite lui arrivait couvert d’excréments, les pots de chambre avaient été rebaptisés de son propre nom, la presse antidreyfusarde se déchaînait chaque jour et son entourage direct avait reçu de sérieuses menaces. Il y avait eu cette tentative d’incendie en 1899 et cette bombe artisanale découverte juste à temps au pied de son immeuble l’année dernière. Il était devenu l’homme à abattre. Pourtant il n’avait pas peur. Servir de paratonnerre au capitaine Dreyfus était plus qu’un honneur, c’était un devoir, le devoir d’un homme qui croyait en la justice et en l’égalité des races. Et ni le procès en diffamation ni l’exil à Londres n’avaient eu raison de son inoxydable confiance en son jugement. « La vérité est en marche et rien ne l'arrêtera » avait-il proclamé alors. « Ce serait une jolie phrase à faire graver sur ma tombe » pensa t’il. De retour à Paris, il en aviserait son notaire.

Il fallait qu’il mette ses affaires en ordre. Sa femme Alexandrine hériterait de ses biens et de ses droits d’auteurs, contrat avait été passé chez le notaire le jour du mariage, mais que deviendraient Jeanne et les enfants ? Oh bien sûr, Alexandrine savait que son mari avait un double foyer. Emile était passé aux aveux alors que son fils Jacques venait de naître. Denise, quant à elle, avait deux ans. Il avait tout raconté : le coup de foudre pour Jeanne Rozerot, - employée à l’époque comme lingère par Alexandrine- le régime auquel il s’était astreint pour séduire la jeune femme de vingt-sept ans sa cadette, comment il s’était musclé en pédalant à travers la campagne pour rajeunir son corps, comment elle était devenue sa maîtresse à l’automne 1888, et la venue de ses deux uniques héritiers. Alexandrine avait réagi extrêmement violem-ment à cette annonce. Elle avait alors sommé son époux de cesser tout commerce avec Jeanne -qu’elle appréciait beaucoup par ailleurs ! - et d’abandonner sa double vie. Il faut dire que Jeanne Rozerot était tout ce que n’était pas Alexandrine : douce, fine, jolie, jeune, féconde. Cette dernière particularité avait cruellement ramené l’épouse-du-grand-écrivain à sa condi-tion de femme stérile. Elle allait tout perdre : son homme, son rang, sa réputation, sa vie aisée. Emu par la détresse de cette femme qui l’avait soutenu dès le début, confus du mal qu’il lui faisait, Emile s’engagea à ne pas l’abandonner mais ne voulut pas renoncer à sa seconde famille et continua de la visiter sans en avertir sa légitime. Comme tous les jours, dès le déjeuner fini, il enfourcherait sa bicyclette direction Verneuil-sur-Seine, suivi de Pimpin que les enfants avaient baptisé ainsi pour faire le pendant avec le chat Pompon. Denise venait d’avoir treize ans, Jacques onze ans et Emile les aimait profondément. Il espérait pouvoir leur donner son nom un jour. « Je ne suis pas heureux. Ce partage, cette vie double que je suis forcé de vivre finissent par me désespérer. J’avais fait le rêve de rendre tout le monde heureux autour de moi, mais je vois bien que cela est impossible. » songea-t-il. Il avait voulu ouvrir les bras à la vie, toute la vie et n’avait pas su les refermer à temps. Qui embrasse trop mal étreint dit le proverbe.

Lorsqu’Emile, journaux sous le bras, passa le petit portillon de son jardin, il s’aperçut qu’il avait oublié de le fermer en partant. Pour une fois, Alexandrine semblait ne pas s’en être formalisée. Elle aurait alors proclamée sa phrase fétiche : « il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ! » non contente de placer du Musset dans une remontrance domestique à l’attention de son étourdi de mari. Emile, au contraire, aimait les portes ouvertes, aux amis de Médan, aux idées, à l’amour, à tous les vents, à la vie. Pimpin était déjà rentré pour jouer avec Fanfan, le griffon de sa maitresse. Le-grand-écrivain s’installa sur une des chaises de jardin, et se plongea dans la lecture des quotidiens. Dix heures sonnèrent à l’église lorsqu’il leva les yeux de ses journaux. Son regard se promena le long des massifs. Il aimait ce jardin fleuri et reposant. Tout ici lui rappelait sa Provence natale et les couleurs des toiles de Cézanne. « Encore un ami cher de perdu » songea Emile. Leur longue et profonde amitié s’était éteinte le jour où Paul avait cru se reconnaître dans le portrait de Claude Lantier, le peintre raté de L’Oeuvre. La nostalgie envahit le cœur d’Emile. Doucement la vie se refermait sur ce cœur vieillissant. Il était temps de rejoindre sa table de travail.

Arrivé devant son bureau, il griffonna quelques mots. Ces six semaines de solitude à Médan l’enchantaient : « Je passe de délicieuses après-midi dans mon jardin, à regarder tout vivre autour de moi. Avec l’âge, je sens tout s’en aller et j’aime tout plus passionnément ». Emile entendait Alexandrine aller et venir dans la maison. Ce soir, ils seraient de retour au 21bis de la rue de Bruxelles. L’appartement serait sombre et froid. Mais non ! Jules, son valet de chambre, était sans doute déjà arrivé à Paris. Il avait dû ouvrir les cheminées et commencer à chauffer les pièces de vie.

Son regard se fixa justement sur sa cheminée. « Nulla dies sine linea ». Cette devise, il l’avait fait inscrire dès l’achat de la maison. Combien elle lui avait redonné courage alors qu’il rédigeait les vingt volumes des Rougon-Macquart ! Ne rien lâcher, écrire toujours, quoi qu’il arrive, avec ou sans inspiration, malade ou bien-portant, de jour comme de nuit, écrire, pour donner plus de vie à la vie, à sa vie. Comment l’Académie Française avait-elle pu le recaler dix-neuf fois ? Après l’affaire Dreyfus, Emile ne se faisait plus aucune illusion sur cette « serre d'hivernage pour les médiocrités qui craignent la gelée». Dans un large sourire, le-grand-écrivain ré-adopta définitivement cette formule trouvée au début de sa carrière. Immortel, il l’était déjà.

Mathilde lui apporta sa tasse de café de onze heures. Il la gratifia d’un hochement de tête. Elle se retira sans bruit, laissant le maître à sa réflexion. Elle le savait en pleine correction de Vérité, qui devait paraître dès le mois prochain en feuilleton dans l’Aurore. Après Fécondité et Travail, les deux premiers romans de la tétralogie des Quatre Evangiles, ce nouveau récit requérait toute la concentration du grand-écrivain et s’annonçait, une fois de plus, comme un succès. Emile avait même reçu une lettre élogieuse de Sigmund Freud lui indiquant que Fécondité était l’un des dix ouvrages les plus intéressants qu’il ait lus ! Dès son retour à Paris, le-grand-auteur s’attaquerait à la rédaction de Justice qui viendrait clore la série.

Emile revenait à peine de son escapade à Verneuil-sur-Seine qu’Alexandrine sonna l’heure du départ. Le voyage se fit sans encombre mais dans une étrange tristesse. Emile sentait que quelque chose était en train de se terminer mais quoi ? Le couple retrouva l’appartement aban-donné depuis quelques mois. Le-grand-écrivain avait suivi d’assez loin les problèmes engendrés par les travaux de l’immeuble voisin. Il laissait à sa femme tout ce qui pouvait le distraire de sa production littéraire et journalistique, surtout les soucis domestiques ! Aussi n’écouta-t-il que d’une oreille distraite les explications touffues de Jules concernant les cheminées qu’il avait fallu fermer, ouvrir, fermer de nouveau, puis rouvrir pour les fermer encore au rythme des jets de poussières reçus chaque jour. Que lui importait ! Qu’on lui parle de l’exploitation des petits ramoneurs savoyards, qu’on lui tienne discours sur le travail harassant des employés du bâtiment, qu’on l’intéresse au sort des cantonniers qui refont la chaussée de la rue de Bruxelles ! Mais que sa cheminée soit ouverte, fermée, ramonée ou non ne l’intéressait certes pas ! Il demandait juste qu’on alimente le feu dans sa chambre, ce que Jules s’empressa de faire en rajoutant des boulets de charbon. Plus tard dans la soirée, informant sa patronne des difficultés de tirage de la cheminée, celle-ci, en maîtresse de maison avisée, préféra faire éteindre le feu. « Pourtant le ramonage a été fait avant notre départ ! C’est étrange… On verra ça demain. Faites venir les fumistes aussitôt que possible et n’allumez aucun nouveau feu avant la réfection de la cheminée. » Le valet de chambre rabattit le tablier de la cheminée, considérant que cela suffirait à éteindre le feu.

Emile se mit au lit le premier. Il avait encore quelques papiers à lire pendant qu’Alexandrine finissait de se préparer pour la nuit. Lorsqu’elle se glissa enfin sous les draps de lin un peu rêches, le grand-écrivain dormait d’un souffle paisible et régulier. Toujours très amoureuse de son mari malgré sa forfaiture, elle n’avait pu se résoudre à faire chambre à part. Cela faillit lui coûter la vie.

Lorsque Jules Delahalle força la porte de la chambre le 30 septembre 1902 au matin, surpris que ses maîtres soient encore au lit alors que huit heures avaient sonné, il trouva monsieur gisant sur le tapis et madame respirant difficilement sur le lit. Il ouvrit la fenêtre, laissant s’échapper sans le savoir le monoxyde de carbone inodore et fatal qui avait envahi la pièce pendant la nuit. Sa présence d’esprit sauva sa maitresse mais il était trop tard pour le-grand-écrivain qui voulait mourir debout. Il faut qu’une cheminée soit ouverte ou fermée.

 

 

 



 Au titre du thème 36, "Aha", FLORILEGE a publié cette nouvelle de Christian BERGZOLL dans son numéro 143 (juin 2011)

 

                                                             Je  interdit

 
Ah ! … Non… Aha !... Une voyelle, un soupir, et l’écho de la voyelle. Dans des milliers de gorges. Du plaisir, du pur plaisir. Que c’est bon !

Dans un amphithéâtre. C’est paradoxal, non, pour du cinéma ? Avec les dix mille autres, au-dessus, en dessous, autour, c’est à mon tour d’être preneur de son, d’images. Et de toutes les impressions délicates, précises, nuancées du spectacle. On a gardé le nom de cinéma, à cause des caméras qui enregistrent, pour les archives, bien sûr. Mais, surtout, je crois, à cause des files d’attente du guichet d’accueil, à cause de la badgeuse, fraîche et sucrée, que l’on suce avant de s’asseoir et qui lit nos code-barres tatoués, de naissance, sous nos langues. On a gardé le nom de cinéma parce que nous sommes dans le noir et que l’acteur est exposé aux faisceaux croisés des lumières et des ondes cérébrales.
En bas des gradins, au milieu du vide, sous les projecteurs, le condamné a le droit de se défendre. Il choisit  rarement de se taire, il raconte quelque chose qui peut influencer la pensée collective : il a très rarement la sincérité qui le sauve, le talent qui l’aide ou le génie qui l’absout de tout.
Chaque spectateur est doté d’un casque intégral : chaque individu, sur son siège en coquille, met donc à disposition l’énergie subtile, celle qui navigue entre les organes sensitifs et le cerveau, celle dont le toron invisible noue l’infinie diversité des sentiments dans la partie limbique de…
On s’en moque. Après des heures d’attente sur les périphériques, moi, sur mon coussin, dans la rumeur et la promiscuité, je veux du spectacle. Assez de virtuel ! Du réel !
J’y ai droit, comme tous les contribuables de cette planète : il est vrai, au mieux, une fois par an. Il paraît que la courbe de toutes les criminalités s’est à ce point effondrée qu’il faudra bientôt se résigner à l’ersatz : la même chose, en hologrammes. Je suis contre, rien ne vaut ce que l’on perçoit, là sur le podium, à travers le fin treillage de cristal qui capte, polarise, amplifie et diffracte nos ondes sur la cible.
Quand il ou elle hurle, chauffe, fume, grille, éclate, sous l’effet de nos casques… Ou quand, si rarement, le récit est à ce point remarquable que, l’un après l’autre, les individus des gradins ôtent leur casque pour percevoir, en direct, en vrai, ce que le futur gracié exprime. Ça ne m’est jamais arrivé, ce cinéma d’excellence, j’ai toujours eu des condamnés à la piètre défense, des condamnés d’avance.
Ce que l’on émet, sublime ou atroce, ce que l’on reçoit, abjecte ou terrifiant, oui, c’est un échange délicieux, là, au milieu de tous. La fusion des âmes, celle du supplicié et celles des juges souverains, nous tous, nous, les représentants fugitifs de l’humanité. Je ne connais rien de plus jubilatoire que d’être AS, acteur spectateur.
Là, au milieu, le AA- l’acteur acteur- n’a pas trente ans. Avant l’entracte, sur les écrans périphériques, on nous a présenté sa biographie et les raisons du jugement…On s’en moque. On ne sanctionne plus les faits depuis longtemps, on juge l’homme, ce qu’il a dans les tripes, ce qui permet de s’identifier à ce qu’il énonce, à ce qu’il suggère, à l’impalpable qu’il met en scène, qu’il improvise. AA, juste là pour les ah !... pour les aha !...
Suivant ce que raconte le condamné, la pensée collective l’épargne ou le détruit : l’énergie captée par nos casques, ce n’est personne, c’est tout le monde, la justice des hommes est immanente depuis qu’elle fonctionne ainsi.
Il commence :

La milice est passée. Nous avons tous joué au tarot pendant qu’ils nous fouillaient. Ils n’ont rien trouvé, ni la magnésie, ni les relais, ni  les balles.
Quand ils sont partis, nous avons continué le tournoi, nous avons même simulé la joie de prendre le petit, d’aménager un écart habile avec coupe et singlettes,  parce qu’ils avaient laissé une caméra-police télescopique, dont l’œil espion tournait sur lui-même, lentement, pour ne manquer aucun visage, aucun recoin de la salle à jouer-manger. C’est ridicule, cette naïveté des tortionnaires : tout le monde sait que cet œil possède un angle mort, certes, lui aussi en rotation, mais qui permet tant de prouesses !
A tour de rôle, dans les quelques secondes aveugles, nous avons secoué nos cheveux. Ça ressemblait aux pellicules d’une tignasse malade, c’était comme la pluie de plâtre qui tombe du plafond, quand les hélicoptères bombardent, au hasard, les casinos-casernes, parce qu’ils ont entendu un rire non autorisé, après le couvre-jeu. La poudre blanche, dans le sac qui passait de main en main, sous la table, s’accumulait. Nous sommes tous des trafiquants de magnésie, dans notre immeuble. L’usine, qui l’incorpore aux médicaments psychotropes dont on nous gave, nous emploie tous, nous vigile mal, nous arrange bien.
Les femmes, elles, entre leurs seins, cachaient les cylindres de bois, les relais. Et les enfants, dans leurs langes, les balles, toutes brunies, à force de la promiscuité des selles.

La dictature sera vaincue, je le sais. Même les bébés nous aident. Même la lune. A minuit, ils coupent l’électricité. Il faut se coucher ou jouer, bien sûr. C’est stupide, ça aussi. La caméra-police, avec sa batterie nucléaire et son œil à détection de champ thermique, ronronne dans l’obscurité, mais le réglage est si mal fait qu’elle se laisse gruger. Un par un, les citoyens-joueurs, comparses, complices, sont remplacés par des épouvantails. Dans le ventre des mannequins, un réchaud à huile, une lampe acétylène, une bassinoire sans manche avec des braises, une bouillotte en laiton, n’importe quelle source de chaleur suffit, bien dosée, pour satisfaire le détecteur. Ne pas négliger d’ôter discrètement son bracelet montre pour rester identifié, même si l’on s’est esquivé de la table de jeu-repas sous surveillance.

On grimpe à tâtons sur les terrasses acrotères, on attend que l’astre se lève, à l’Ouest, et qu’il inonde les toits et brouille l’enregistrement des satellites et des miradors. Sur le sol, on dessine les cinq anneaux entrelacés, interdits. Puis les pistes, les lignes de départ et d’arrivée. On lustre les barreaux des échelles de secours qui plongent dans le vide. On attend la Torche, en s’entraînant.

C’est dur de courir en chausson, sur un toit couvert d’un asphalte étanche, presque mou. C’est terrifiant d’être suspendu à cent mètres du sol, et parfois mille, à l’équerre, en pensant qu’il n’y aura jamais assez de poudre blanche, dans le sac qui circulait sous la table, pour réduire la sueur. Mais on s’habitue. Il faut étouffer les bruits, les halètements, les martèlements. On retourne les sabliers pour mesurer la durée de chaque boucle courue autour des antennes et des paraboles, parce que nos montres à quartz, les caméras-polices les détectent en permanence.
« S’échiner à la barre fixe au sommet des immeubles, courir l’un après l’autre comme des rats dans une cage, pour saisir le relais puis le passer au poursuivant, dégonder des portes de cave, les hisser jusqu’au grenier,  les dresser sur des dossiers de chaises et les bombarder de balles que l’on frappe, avec des raquettes tressées à partir des filets des chalutiers de jadis, échoués dans les friches, entre les conurbations sur pilotis, …ça sert à quoi ? » Les inspecteurs posent souvent cette question, quand ils raflent les délinquants.
On a beau changer de quartier,-jamais le même immeuble-concentration, jamais le même casino-caserne, comme ils disent, nos gardiens-, chaque soir, on peut être trahi par un éclat de lune, par un milicien noctambule, par…
Questionner, c’est avouer son trouble, ai-je la faiblesse de croire : la dictature sera vaincue, tant que les réponses à «  ça sert à quoi ? », même sous la torture, ne trahiront rien.

« Cette société est pourtant merveilleuse : tout le monde mange à sa faim, tout le monde travaille, trois heures par jour, ni plus ni moins, intégré, respectable, tout le monde se distrait, à mille jeux filmés qui transforment les loisirs en d’innombrables compétitions conviviales où l’émulation élève l’esprit. Les lauréats sont honorés et récompensés : ils peuvent devenir sexagénaires, septuagénaires et même octogénaires. Chacun a sa chance. Que peut-on rêver de mieux ? »
Les slogans matraqués sur la chaîne unique transpirent dans les interrogatoires des cachots des casinos-casernes. Rêver ? C’est le problème, justement : abrutis par les drogues officielles et les jeux de cartes, de pétanque et de dominos, les foules obèses et décérébrées consomment de l’image où des joueurs de cartes obèses et décérébrées consomment…Monde en vase clos, cercle vicieux infernal, immobile et redoutablement fécond. Fécond, en deux mots. Je le pense, mais je n’ose le dire, à cause des micros, partout.
Les dirigeants garantissent la paix sociale avec du pain truqué et des jeux obligatoires, suivant les recettes antiques optimisées par la robotique des caméras-espions. Avec l’aide redoutablement efficace des gardiens, clones anonymes d’un bataillon de matons du millénaire dernier, dont les gènes furent triés sur leurs capacités répressives.
Les machines-robots produisent, nourrissent, chauffent, protègent la prolifération humaine et recycle les cadavres. L’effort est mort, il suffit de végéter dans la douceur molle de chairs flasques médicalisées. Trente neuf milliards d’humains, entassés dans le béton précontraints des gratte-ciels, vivent. Ils grattent le ciel, en vain, ils ne s’en échappent pas, l’univers, hors la Terre, reste inaccessible. Ils vivent. Pourquoi ? Si peu posent la question. Si peu cherchent une réponse.

Pourquoi s’insurger, pourquoi profiter de la nuit pour allonger ses muscles, courir sur les toits noirs, échanger des balles ? C’est pour guetter la Torche.

Elle viendra, derrière l’horizon, d’une contrée libérée avant les autres. De Grèce, peut-être, parce que le réchauffement de la planète a transformé le Parthénon en île, dressée au milieu des ordures qui saturent nos nouvelles côtes. De Grèce, parce que tous les idéaux sont passés par là. Quels idéaux ? Ceux dont nous avons perdu les noms et les références. Ceux des films et des livres détruits et des fichiers informatiques inaccessibles et des disques durs formatés. Ceux enfermés dans notre inconscient collectif, dont nous n’avons pas encore la clef. Elle viendra, la Torche, embraser la lumière dans nos mémoires, et nous serons prêts, nous, les sportifs cachés sous les étoiles. Notre compétition sera de vaincre toute l’apathie de l’humanité et de redonner le goût de l’effort, de l’émulation.
Nous réinventerons les jeux Olympiques et le monde ne sera plus en panne de bonheur.

C’est à ce mo-ment du récit que j’ai eu envie d’enlever mon casque, parce que mes émotions étaient si fortes que je ne régulais plus mes glandes lacrymales. Je sais maintenant que j’étais le dernier, dans le stade, à le faire.
A chaque séance, je ne lisais pas le gé-nérique sur les écrans : y figurent, pourtant, les articles de lois, les décrets, tout le tissu législatif qui explique tout. En petits caractères, en sous-titres, incrustés en bas des images de la biographie.
Suis-je à ce point mauvais citoyen  que je n’ai pas pris con-naissance de la dernière réforme du cinéma … ? Oui, je le comprends, soudain : « article R-138XXL-loi du 17 Brumaire du cycle du Verseau- an 1704- A chaque séance de cinéma, tout contribuable qui sera le dernier à rallier la majorité, à s’unir à la pensée collective, à se fondre dans la volonté commune, sera immédiatement déclaré suspect d’esprit négatif- En vertu des fondements de la constitution universelle des devoirs de tout Terrien, il sera immédiatement destitué du titre permanent d’AS, incarcéré, placé en attente sur la liste des suppliciés, et, à son heure, après validation, par les instances publiques,  du scénario de sa biographie, réelle ou présumée, l’ex-AS sera jugé en AA. »
Compte tenu de l’efficacité du processus, je n’attends pas, je suis en comparution immédiate. Saisi, lié, transporté, aussi vite que possible, je suis dans la cage de cristal.
L’avantage, c’est que le stade ne désemplit pas, une séance chasse l’autre. L’avantage, c’est que je suis à ce point mauvais bougre, inutile, que mon histoire, trafiquée par l’ordinateur central, ma courte vie, minable, manipulée, tronquée, malmenée, qui défile déjà sur les écrans périphériques, indispose déjà ceux dont les regards me jugent.
L’avantage, c’est que je n’ai aucune imagination : et, pour faire un bon spectacle, la sincérité d’un monstre inculte et barbare, parfois, ça, j’en suis sûr, ça peut sauver. Comme est sauvé ce joueur invétéré qui trafiquait les chiffres de l’audimat mis à disposition pour les instituts de pari en ligne… ce joueur capable, en quelques minutes, de nous raconter, si réelle, ce que fut la vie de nos ancêtres, jadis… Ce joueur gracié, dont je croise, en vrai, le regard, soudain, un regard qui me dévore, un regard qui…
L’avantage, c’est que le cinéma se moque du bien comme du mal, pourvu que l’on joue correctement le registre  du plaisir collectif…Ma Torche, mon espoir ? Je suis un voyeur jouisseur …
La cage de cristal descend autour de moi, les gradins disparaissent lentement dans l’obscurité, les murmures cessent, c’est à mon tour... d’être l’AA. Pour les ah ?  Pour les ... aha... ?
 
 
                                                                                 Christian BERGZOLL
 

 

 

 


   





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