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Dimanche 14 mai 2006






BLOY, CELUI QUI APOCALYPSE






Dans l’almanach du père Ubu, pour l’année 1899, Jarry s’adonnait à un exercice qui consiste à définir d’un raccourci un confrère : Pierre Louÿs, celui qui aphrodite; Renard, celui qui écorche à vif, ou Déroulède, celui qui patrouille quand même.
Quant à Jarry, André Breton, dans son Anthologie de l’Humour Noir le sacre, celui qui revolver.
On peut, dans le même esprit, parler de Léon Bloy celui qui apocalypse :
«... Il y faudrait le fer et le feu, et les déluges, des choléras, et des tremblements de terre accompagnés de tous les tonnerres de Dieu !
Mais ces choses désirables ne sont pas en ma puissance, hélas ! »
En effet, tous ses écrits, et rarement de façon indirecte, ou allusive, concourent à vouer son siècle aux gémonies, à lancer des anathèmes au nom de Dieu sur cette “société” menaçant ruine et avertie de sa fin dernière, dont, il se veut moins le Cassandre que l'exécuteur des hautes et basses oeuvres.
Il se sera peu trompé. Quittant ce monde en 1917, qu’est-ce qui pouvait bien alors sembler le contredire dans cette queue de civilisation qui se livrait à d’atroces mutilations sur elle-même ?
Le monde bourgeois qu’il avait abondamment abhorré courrait simplement, après une longue agonie spirituelle, à sa fin qu’il avait annoncée, non sans excès, et souhaitée, avec une ostensible jubilation.
Cette haine protéiforme et absolue du bourgeois - où il confond toute la société de la Troisième République, et qui n’a rien pour lui de la lunaire et inoffensive bonhomie du Joseph Prud’homme d’Henri Monnier - il l’étend au tissu social dans son intégralité. Dans Exégèse des lieux communs, où il recense les formules passe-partout qui sont le liant du quotidien, la sagesse des nations, et servent d’opinions à ceux qui n’en ont pas, il place en exergue cette phrase révélatrice : “Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient atteints”. Il se livre là à un jeu de massacre qui consiste à débusquer sous d’insignifiants propos du genre “Il y a des bornes qu’il ne faut pas dépasser”, “L’excès en tout est un défaut” - il en traite ainsi plus de trois cents ! - quelques tares ataviques et incrustées.
C’est un peu ce sorcier de village qui, soignant les grains de beauté, les gratte, autant que possible avec des ongles sales, jusqu’à atteindre l’os. Ça fait très mal, et ce n’est pas forcément salutaire.
Mais si sa haine fut quasi universelle - on n’y échappait que par exception, mais alors son enthousiasme était à la mesure de ses réserves habituelles de rancœur et de violence - il mit un soin d’entomologistes à épingler tout particulièrement le milieu littéraire.
Il se fit une spécialité de vociférer - « Je ne suis rien de plus qu’un très humble et très ingénu vociférateur. Tel est mon infime emploi dans la grande musique funèbre de ce temps » - contre ceux qu’il rassemble sous l’étiquette de “grande vermine”.
« Le Journalisme moderne que je prétends désigner assez de cette épithète lumineuse, a tellement pris toute la place, malgré l’étonnante petitesse de ses unités, que le plus grand homme du monde, s’il plaisait à la providence de nous gratifier de cette denrée, ne trouverait plus même à s’accroupir dans le rentrant d’un angle obscur de ce lupanar universel des intelligences.
... L’esprit français... rappelle invinciblement l’effroyable charogne de Baudelaire et les journalistes en sont sa vermine.
»
Or, en cette fin de XXIX° siècle pendant laquelle se situe le collaboration chaotique de Léon Bloy aux différents journaux qui accueillirent ses articles satiriques - de 1882 à 1894 - sans le supporter jamais très longtemps, le journalisme découvre ses fonctions au sein d’une société dont la physionomie politique, après bien des soubresauts, se trouve être républicaine faute de mieux, et presque par inadvertance. “République des vaincus” fulgure Léon Bloy dans une diatribe venimeuse à l’occasion du quinzième anniversaire de la défaite de Sedan.
La liberté retrouvée de la presse grâce aux lois de 1881 permet aux nombreux périodiques d’être le lieu privilégié de tous les débats philosophiques, politiques ou moraux, et l’unique et puissant, mais varié, ferment des opinions, des renommées et des réussites tant mondaines que littéraires ou politiques.
Les journaux se découvrent entre autres rôles ceux de porte-voix d’une race naissante, les intellectuels, et le véhicule de la nouveauté littéraire.
Lorsque Léon Bloy s’en prend à ce milieu qu’il rend principalement responsable de l’état de l’âme contemporaine, « oxydée d’argent, intoxiquée de littérature et de politique, avachie, défoncée par tous les chiens errants de l’histrionisme, en chemin de trépasser dans une sorte de paix ignoble et épouvantable », c’est à la démocratie hésitante, balbutiante qu’il s’attaque dans le plus parfait amalgame, avec une incontinence remarquable : « Je déclare une irrévocable volonté de manquer de modération, d’être toujours imprudent et de remplacer toute mesure par un perpétuel débordement. »
Ses cibles sont des directeurs de journaux - les argousins de la pensée -, des critiques littéraires - Montmartrin, le Rossignol des catacombes ; Sarcey, l’oracle des mufles ; Wolff, l’hermaphrodite prussien -, des écrivains alors en renom - Bourget, l’eunuque fendeur de poils et englueur d’atome ; Edmond Goncourt, l’idole des mouches, la manufacture à romans ; Alphonse Daudet, le voleur de gloire ; Ernest Renan, le sage entripaillé...
On peut toutefois distinguer deux lignes de front dans le carnage qu’organise Léon Bloy, et qu’il appelle exercer la “justice littéraire” : d’une part, exterminer les redoutables, de l’autre, anéantir les dégoûtants.
Les redoutables, ce sont les athées, les libres penseurs, toutes les cliques voltairiennes, les fils de Marat et de la Gueuse de 1789, au premier rang desquels il place Victor Hugo et Jules Vallès dont il se complaira à couvrir les cadavres d’oraisons sacrilèges. Mais, il livrera surtout bataille à une forme plus contemporaine du monstre : l’école naturaliste, dont la figure de proue, Emile Zola, sera l’objet de sa part de soins tout particuliers.
Les dégoûtants, c’est la cohorte de ceux qui devraient pourtant être ses alliés naturels. Écrivains catholiques de sensibilités diverses chez qui il traque jusqu’à toujours la trouver, la tiédeur, le jésuitisme, la compromission, le charlatanisme. De cette troupe bêlante, il distingue Paul Bourget, qui rassemble pour lui toutes les tares de la bourgeoisie catholique qui n’est bien-pensante qu’à force de ne plus penser.
Mais il s’agit bien d’un seul et même combat que mène Léon Bloy pour faire prévaloir une vision de la société qu’il ne conçoit qu’entièrement soumise aux principes d’une Église triomphante. Conception foutrement moyenâgeuse qu’il prône et inventorie dans ses plus tortueuses et inquisitoriales conséquences, et qui lui fait préférer la simplicité et l’exaltation qui se manifestent à Lourdes ou à Notre-Dame de la Salette à toutes les cogitations savantes, fussent-elles sensibles ou même accordées à une quelconque spiritualité chrétienne, des servants du Veau d’Or du siècle bourgeois : la Science.
Un tel intégrisme, jamais renié, et bien au contraire revendiqué sur la place publique, ne serait-ce qu’à travers le titre de ses ouvrages, toujours provocateurs (“Propos d’un entrepreneur de démolition”, “Le Pal” - « la vénérable tradition du pal... j’entreprends de la restaurer littérairement » - “Quatre ans de captivité à Cochons sur Marne”, - ou ses souvenirs de paroissien de Lagny ) lui valut d’être la victime d’une sorte de complot du silence qui réussit à le museler puisqu’il ne fut plus entendu que d’un groupe très restreint à partir de 1894 sans avoir jamais atteint d’ailleurs un public très large.
“Le désespéré”, son œuvre maîtresse, relate cette mise à mort littéraire du dernier “belluaire” sous les coups des “porchers” !
Il est certain que son époque a grandement méconnu, voire ignoré, l’écrivain qu’il faut rechercher à travers, ou au-delà - chacun jugera - de ses imprécations. Il est celui qui dit à la fois :
« ll faut inventer des catachrèses qui empalent, des métonymies qui grillent les pieds, des synecdoques qui arrachent les ongles, des ironies qui déchirent les sinuosités du râble, des litotes qui écorchent vif, des périphrases qui émasculent et des hyperboles de plomb fondu »
et
« ... je suis un poète, rien qu’un poète... je vois les hommes et les choses en poète comique ou tragique et par là, tous mes livres sont expliqués. Je vous livre ce secret. »
Ce secret, il le donne tardivement, dans un ouvrage intitulé “Au seuil de l’Apocalypse”.
Bloy, celui qui apocalypse jusqu’au bout !





Jean-Michel Lévenard
Pour la Saint Edouard, chien breton,
au mois des Décadents
l’an VI de la Cass’Hure












BLOY APOCALYPSE
Par Lean-Michel LEVENARD - Publié dans : ARTICLES LITTERAIRES
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