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Dimanche 14 mai 2006

PAUL LÉAUTAUD
ECRIVAIN FRANÇAIS


Cette seule mention, accompagnée des millésimes de sa naissance - 1872 - et de son décès - 1956 - figure sur la tombe de Paul Léautaud, à Chatenay. Elle reproduit très fidèlement ce qu’il avait expressément souhaité.
Il ne s’agissait pourtant nullement d’afficher ad vitam æternam un quelconque patriotisme. Toute sa vie durant, quant à cela, il n’avait jamais considéré l’esprit cocardier, sous quelque forme qu’il se présentât, que comme un infantilisme dangereux et vulgaire, et ne se sera jamais départi d’un “aristocratique anarchisme” le maintenant à l’abri de tout embrigadement. Aucune tentation chez lui d’en rajouter aux palinodies guerrières d’une bonne partie de la classe intellectuelle en 1914 par exemple, sans considération aucune des bénéfices qu’il en pourrait tirer, ou de l’ostracisme auquel l’expose l’affirmation d’une indifférence hautaine. Rien ne provoquera jamais chez Léautaud d’accès fiévreux d’aucune sorte. A lire son journal, tous les événements qu’il traverse, toute cette “actualité” lui paraît férocement importune et violemment secondaire.
Le sens exact de cette locution proprement lapidaire, Léautaud l’a donné lui-même : « Je n’ai pas mis français par nationalisme, mais uniquement dans le sens : “ dans la tradition française, langue et esprit - on l’a assez dit de moi - quand tant d’autres se sont laissés adultérer par des influences étrangères » (Journal, 1956).
Cette filiation, pleinement revendiquée, c’est celle des sarcastiques, des esprits forts, chez qui l’intelligence supplante, et relègue au besoin, le sentiment. Celle de la tenue langagière, de la rigueur de pensée et d’expression, de la maîtrise formelle au service d’une réflexion méticuleuse, systématique et mesurée.
Ceci explique que son attention en matière littéraire ne se soit guère attachée aux auteurs antérieurs à Voltaire. Trop de mièvrerie chez Ronsard, trop de grossièretés et de laisser-aller chez Rabelais - trop de liberté peut-être ? - trop de latin et de grec chez Montaigne, dont le quasi-exclusif souci du Je a pourtant tout pour le séduire. Admettons que cette érudition agace notre Léautaud totalement ignorant des langues antiques, et passons lui cette petite pointe de jalousie.
Le seul auteur de ces temps anciens qui échappe à sa vindicte, c’est Villon. Encore n’est-ce que pour servir de repoussoir aux voyous de salon de son époque : Rictus, Richepin...
Son siècle de prédilection demeurera, et de façon de plus en plus exclusive, le 18°. Là il trouve les esprits les plus proches du sien, des sensibilités qui s’accordent à son appréhension du monde, à sa sacralisation première de l’individualisme, notion élaborée précisément en ce Siècle des Lumières.
Ce qui ressort alors de ses choix, outre son goût d’une écriture épurée, ciselée, stricte, c’est son attention particulière aux écrits réflexifs, aux pamphlets et aux recueils de sentences et de maximes, toutes formes littéraires qui engagent, dévoilent et livrent leurs auteurs.
Avec de tels critères, Voltaire se retrouve naturellement en position de parangon de la littérature française, à travers Candide, que Léautaud place au pinacle, mais également de tous les autres contes philosophiques et de sa correspondance, joyaux de finesse, d’intelligence, et surtout œuvres critiques, consignations d’un entomologiste des âmes, d’un spirituel épingleur des hypocrisies sociales.
Chez Diderot, il se suffit du “Neveu de Rameau” - dont le personnage titre peut préfigurer Léautaud lui-même, sa rouerie, son cynisme, sa sincérité provocante, voire abusive - où il retrouve son propre anti-conformisme pédagogique et cette vocation à traquer la “vraie vie”.
Il apprécie spécialement les moralistes, leurs regards perçants qui décèlent de l’âme humaine les plus subtiles circonvolutions. Il jouit littéralement de ces mises à nu effectuées par La Rochefoucauld ou Chamfort, deux des auteurs du genre qu’il prise le plus.
Les autres admirations de Léautaud appartiennent au domaine des collectionneurs d’anecdotes dont il fait désormais partie lui-même. Les Historiettes de Tallemand des Réaux satisfont particulièrement son goût du scandale qu’il sait révéler plus de vérités sur les hommes que les récits édifiants. Il garde également quelque affection à des épistoliers parmi lesquels Paul-Louis Courrier ( ici, nous suivons Léautaud dans l’une de ses rares incursions dans le 19° siècle) dont l’esprit mauvais coucheur et la plume superbe d’élégance et de fausse naïveté (version aimable de la mauvaise foi) lui vaudrait aujourd'hui de tenir une rubrique au Canard Enchaîné. Quelques pièces de théâtre figurent également parmi ses lectures habituelles : l’œuvre intégrale de Shakespeare à qui il porte une vénération, le Misanthrope de Molière - qui pourrait lui servir de bannière : entre bons larrons, bonne foire - et le Mariage de Figaro de Beaumarchais - Figaro-ci, Léautaud-là.
Il faut bien ici faire une place spéciale à Stendhal ; il fut sans doute le modèle moral en matière d’autobiographie de l’attitude de Léautaud.
A travers Henri Brulard, les Souvenirs d’égotisme, son journal et sa correspondance, Stendhal a inauguré une voie originale dans le “parler de soi”. On peut en rapprocher les options retenues par Léautaud dans son propre journal : peu de présence du monde et de l’histoire extérieurs, exigence de sincérité, prise de champ qui permet de s’observer en tant qu’objet du récit en excluant tout sentimentalisme lénifiant, en s’offrant comme un laboratoire expérimental pour une analyse morale de l’individu dans le siècle. Il ne s’agit nullement de jouer les moralisateurs, mais de signaler une visée sur l’état moral d’une société dont le réflexe permanent a toujours été de masquer le réel derrière les paravents enjolivés des témoignages qu’elle laisse donner sur elle-même, grossièrement cousus de connivence, de complaisance et de conventionnelle obséquiosité.
Les moralistes, éventreurs de paravents, ne sont pas là pour semer la bonne parole, mais pour ouvrir des perspectives sur des hommes se montrant tels qu’ils sont, tels que nous sommes. La vertu des moralistes, que Léautaud partage, c’est d’être pour nous de vrais exemples de la diverse nature humaine, et non d’être exemplaires...
Il peut paraître déplacé, parlant de Léautaud, d’évoquer la vertu. Pourtant, littérairement, c’est le mot qui convient. Ayant longuement arrêté une ligne de conduite, il ne dérogera pas aux règles qui lui semblent devoir s’appliquer pour la rédaction de son Journal. Aucune concession, ni aux sollicitations extérieures des modes langagières, des exigences économiques, des besoins publicitaires, ni aux faiblesses personnelles d’affabulation, de cachotterie, d’idéalisation.
Le mot qui résume la préoccupation majeure de Léautaud dans la tenue de son Journal, est celui d’authenticité, à ne pas confondre avec celui de vérité. Que jamais l’expression ne trahisse l’idée, qu’elle ne soit pas une transposition, une interprétation, mais qu’elle la fasse paraître dans toute sa transparence. “Parler vrai” pourrait-on dire si la locution n’avait été de quelque usage politique.
Journaux, correspondances lui permettent de converser dans ces dispositions avec des auteurs disparus, de confronter des opinions, des expériences, de s’inscrire au bout d’une chaîne dont il espère que son propre Journal constituera bientôt un nouveau maillon.
Son ambition est inscrite dans ce prolongement, et perd une partie de son sens sans lui. La signification de ce qu’il énonce n’est complète qu’envisagée dans l’environnement littéraire et philosophique qu’il établit à travers ses choix.
Ce goût du réel explique corollairement le peu de cas qu’il fait des œuvres d’imagination et quelques solides répugnances qu’il manifeste, à sa façon, de manière absolue, et pour nous savoureuse.
Autant le conte est une forme littéraire qui a sa faveur, car à travers un monde inventé, chacun sait, auteurs et lecteurs, qu’il s’agit de parler et de juger du monde réel, autant le roman, dont le but est de nous faire prendre un monde inventé pour le réel, lui semble exécrable. Cette exécration, au-delà de la forme du roman, atteint tout ce qui tend à obscurcir notre vision, à tout ce qui dresse des “paravents”. Seront alors plus précisément visés les romantiques, dont le langage lui apparaît une panoplie d’accessoires où l’on vient puiser pour tenir un rôle face à un public, dont le lyrisme tintinnabulant entrave l’émergence de l’idée, délaie l’expression dans un bouillon imbuvable pour lui. Hugo, Vigny, Nerval feront en particulier les frais de ses “feux d’artifices”. Dans le même mouvement seront emportés les deux précurseurs, Rousseau et Chateaubriand, accusés de sentimentalisme, de pleurnicherie, d’avoir maquillé la réalité pour fabriquer une fausse image d’eux-mêmes, coupables d’avoir conçu des bâtards que sont leurs mémoires entachés d’être quelque peu romancés.
Exécrations et adulations de Léautaud, énoncées souvent avec la dernière détermination, tracent de manière nette une frontière qui, qu’elle soit effectivement celle qui isole l’esprit français, né cartésien, élevé voltairien et grandi stendhalien, du reste ( et il est vrai que la Renaissance est italienne et le romantisme allemand, alors, ne garderons-nous pas le classicisme pour nous ?) , marque surtout une radicale divergence d’optique par rapport à l’écriture. D’un côté, magnifier, bâtir des cathédrales de mots qui transfigurent le monde ; tricher dirait Léautaud. De l’autre, trancher, tailler, élaguer pour montrer l’âme des choses et des gens, garder toujours tête froide, clairvoyance et lucidité...
Habiller, déshabiller...
Léautaud avait été élu pour le déshabillage, exercice périlleux réclamant tact et audace. Car, si Léautaud a fait réaliser à la littérature biographique des pas en avant, ce n’est pas sans avoir pris le risque conscient de se voir adresser quelques reproches aujourd’hui devenus habituels. Mais à l’impudeur de la révélation de sa vie, y compris dans ses aspects les plus intimes, à la verdeur de ses opinions, il a su allier la sauvegarde de l’authenticité de ses confidences, et le refus précautionneux de toute prostitution de son projet littéraire, en préservant la pureté.





Jean-Michel Lévenard
Pour la Fête de la Négresse blonde
au mois des Géraniums
l’an VII de la Cass’Hure












Par Jean-Michel LEVENARD - Publié dans : ARTICLES LITTERAIRES
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