ARTICLES LITTERAIRES (3)

Publié le par Jean-Michel LEVENARD

CéLINE : LE ROMAN SCIé

 

Ça a commencé comme ça…

« Mon vœu suprême, vœu que je prie les jeunes académiciens futurs davoir présent à la mémoire, cest que ce prix soit donné à la jeunesse, à loriginalité du talent, aux tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme»

C’était dans le fouillis testamentaire de ce bon Edmond (le frère à Jules). Celui de 1884, de testament, codicillé en 1887, 1890, 1892, 1893… A ne plus s’y retrouver…

En 1932, les « jeunes » académiciens accusent tout de même une moyenne d’âge de 70 ans (on n’omettra pas l’inflation de l’espérance de vie intervenue depuis qui rend ce chiffre du coup fort respectable…) Toutefois, depuis 29 ans qu’ils officient - se passant le relais au moment du trépas - les académiciens ont peu failli au voeu du bon maître : les récipiendaires jusqu’ici élus affichent, eux, 34 ans de moyenne. Côté hardiesse, il faut chercher davantage : on dira René Maran en 1929 (Batouala, roman nègre - oh ! les vilains qui vont tout nus, qui baillent toute la journée et qui ne disent pas merci pour les bienfaits que leur apporte la civilisation, et Dieu sait pourtant, si ça laisse des traces !) et Barbusse en 1916 ( Le Feu, ovationné par les poilus - tas d’analphabètes - hué par les fins connaisseurs de l’arrière : mais aussi comment connaître la dure réalité de l’arrière quand on passe son temps au front à boire du vin rouge !)...

Précisément, en 1932, l’occasion de la hardiesse, c’est du précuit. Quand Louis-Ferdinand Destouches transmet son manuscrit, « Voyage au bout de la nuit », il prévient : «J’apporte à l’éditeur le Goncourt dans un fauteuil ». Le fauteuil pour l’éditeur, s’entend !

Publié par Denoël qui saute sur le bouquin, court-circuitant Gallimard qui fait la fine bouche, le « Voyage » fait en effet aussitôt figure de favori.

Pour le « Voyage » , c’est donc dans la poche... Le prix lui est attribué jusqu’à la veille de sa proclamation... On a préparé les bandelettes de rigueur !

Plusieurs jurés l’ont adopté. Lucien Descaves, l’auteur anarchisant des « Sous-Off» ne pouvait qu’être sensible à la charge rageuse portée contre les badernes militaires de tous poils, dont on proclamait ici la redoutable imbécilité portée en puissance par l’excitation de la guerre. Jean Ajalbert est également de ses partisans, qui y retrouve sans doute la venimeuse nostalgie de la banlieue que lui-même a souvent évoquée :

parmi les végétations

d’herbe jaune, aux talus, et de linge qui sèche,

et d’arbres maigres comme des cannes à pêche,

sous des bonnets de coton de nuages gris,

des bonnets avec des panaches de fumées,

d’usines suburbaines, çà et là, semées,

-        tout un champ de tuyaux aux portes de Paris,

Il faut ajouter Daudet…

Le 30 novembre 1932, un vote officieux donne 6 voix au « Voyage ». On est sur le point de faire une déclaration officielle anticipée… mais, on se retient… Le 7 décembre, «  Les Loups » de Guy Mazeline reçoit le Prix Goncourt par 6 voix contre 3 au « Voyage » et 1 - celle du Président du jury, J.H. Rosny ainé - accordée aux « Formiciens » de son ami Raymond de Rienzi…

Le « Voyage » recevra le même jour le Prix Renaudot… l’accessit... Mais la magouille est évidente, menée semble-t-il à l’initiative du Président du jury dont Gallimard - c’est l’éditeur des « Loups » - entreprend la publication de l’un de ses ouvrages en feuilleton...

Là-dessus, vous greffez un procès pour diffamation. Car, on s’est un peu traité de vendu ! Providentiellement pour les « Goncourt », la borgnesse à la balance se plaît à la critique littéraire, et le seul à payer les pots cassés après des passes d’armes entre journalistes, échotiers, critiques et jurés fut… le «  Voyage ».

Les attendus de la condamnation infligée au roman énonçaient qu’y figuraient des « expressions outrageusement grossières et intolérables, susceptibles de révolter les lecteurs non avertis qu’une récompense littéraire devait protéger contre d’aussi désagréables surprises ».

Résultat : on est prié de récupérer les premiers tirages ! Il faut procéder à des coupes avant réimpression, et voilà comment un vrai succès littéraire vire au cauchemar financier pour le jeune éditeur Denoël.

Mais, Céline est lancé. Il a mis le pied en littérature !

Peut-être même a-t-il le sentiment d’avoir marché « dedans » ? Car, en définitive, ce sont les mêmes vacheries, ici comme partout, vacherie sur vacherie, sans espoir de plus amples horizons.

Il avait conscience, débarquant avec son style - ou sa technique - qu’il venait pour enterrer les verbeux, leur clique, leur procession. Avec le «  Voyage « , on l’a tout de suite catalogué :

-ordurier (quand il est à peine argotique)

-grammairicide (mais avec le plus grand respect pour les imparfaits du subjonctif !)

-pornographique (disons licencieux, et encore ! plutôt l’effet de langage d’un clinicien…)

En tout cas, pour Céline, c’est clair. Les Goncourt ont laissé passer le gros poisson, il ne repassera pas par là !

« Tout a été dit, tout, qu’on n’en parle plus »

« Nous voici encore seuls »

Céline restera marqué par cet épisode où il se sent la dupe d’une « Institution » qui le rejette. Il ne fait pas de doute que le « Voyage » s’inscrivait pour lui dans une stratégie de «reconnaissance littéraire». En 1957, au moment de la parution de « D’un château l’autre », lors d’un entretien donné à l’Express, il replace le « Voyage » dans la lignée populiste, sous les auspices de Barbusse, Eugène Dabit... S’agissait - paraît-il aussi - de se payer un appartement !

Le « Voyage » - c’est Céline lui-même qui le dit - contient des « sacrifices à la littérature », comprenons des appâts pour le lecteur. Une phrase somme toute lisible, une histoire linéaire, une dramaturgie.

En signant le « Voyage «, Céline s’est engagé à fournir un second roman. Quelque part, dans les limbes, il a peut-être l’histoire du roi Krogold : sorte de légende médiévale - attention Toto, t’es en train de nous faire un plagiat par anticipation du Seigneur des Anneaux ! - dont il nous donnera quelques échos dans « Mort à crédit « sous le déguisement d’un récit sorti des « Belles aventures illustrées » que lui lit sa grand-mère… Récit qu’il ressortira à nouveau lorsque Ferdinand adolescent le racontera à son tour à un coreligionnaire de chez Berlope (Rubans et garnitures…). Plus directement encore, au début de « Mort à crédit », il nous fait part de ses doutes sur le récit qu’il entreprend, ou plus exactement, sur quel récit il pourrait bien entreprendre ? Ce second roman, ce sera « Mort à crédit », mais avant de s’atteler à la tâche, il hésite, il consulte, il atermoie… Il en appelle à son cousin, Gustin Sabayot, toubib itou, mais pour gens probes et fortunés d’en-deçà les fortifs, garant du bon goût, « expert en joli style »...

Ces confidences, ces mises bouches, ces avertissements qui précèdent le corps du roman deviendront une des marques de fabrique de Céline, prenant même, d’ouvrage en ouvrage, une place deplus en plus prépondérante. Un instant, une respiration dans le présent avant la plongée aux souvenirs…

« Mort à Crédit » qui paraît en 1936 n’a pas fait l’impasse sur le tohu-bohu qui a accueilli le « Voyage ». Tout est repris par Céline, et outré avec un plaisir évident, de ce qui avait fait l’objet de réticences, de reproches, de condamnations.

L’histoire - banale - reproduit le schéma du « Voyage ». Le « Voyage », c’est Ferdinand Bardamu de 20 à 35 ans, dont la vie suit à peu près le cours de celle du docteur Destouches. « Mort à crédit «, c’est Ferdinand (plus de Bardamu ! L’identification à l’auteur a fait un pas de plus !) de 6 à 20 ans, dont les aventures sont sans doute moins exotiques que celles relatées précédemment (plus de Guerre de 14, plus de virées en Afrique, en Amérique.) mais pour lesquelles le précepte célinien « noircir et se noircir » joue à plein régime. Il brûle ses vaisseaux par rapport à une critique qui attendait peut-être de sa part une forme de repentir, un juste milieu réconciliateur…

Céline fait les poubelles de son enfance, et donne à tout ce qu’il évoque un surplus de relents - acrimonie, bassesse, vilenie, petitesse où macèrent les sentiments jusqu’à la putréfaction des âmes… Seuls deux personnages échappent au sort commun de la médiocrité indiquant une sorte de chemin de traverse où leur radical individualisme fait heureusement le pendant au sec égoïsme des conformistes de tous ordres. La moitié du roman est ainsi consacré à élever un monument de quasi vénération à Coutial des Pereires, un escroc né (Et un Pied Nickelé, un !), amoral, asocial, voleur,menteur, profiteur, combinard, mais vivant !

Céline s’érige le définitif dés-enchanteur du monde, le dés-illusionniste, montrant les grosses ficelles pleines de nœuds de la moche mécanique qui soumet l’enfant aux familles, la soubrette aux bourgeois, l’homme à ses misères, à des désirs si grands qu’ils le laissent sans envie. Il nous exécute la marche à rebours de l’Espoir.

Il ne sera pas déçu cette fois. C’en est fini de faire le beau, il a choisi de leur tirer la langue, voire plus rabelaisiennement de leur montrer son cul. Aussi, selon diverses opinions ( « Tout le ban, le fin fond de la Critique, au sacré complet, calotins, maçons, youtrons, rombiers et rombières, binocleux, chuchoteux, athlètes, gratte-culs, toute la Légion, toute là debout, hagarde, déconnante l’écume» ») le livre est à mettre à l’index. Les troupes littéraires qui sont aux avant-gardes ont grand soin d’observer l’horizon sans voir cette météorite dans le grand ciel des audaces…

Ici se situe l’épisode des pamphlets antisémites auxquels la réputation désastreuse de leur auteur a donné un retentissement particulier. Si Céline n’en reniera jamais formellement le contenu (ce que l’on peut à juste titre lui reprocher, il ne consentira qu’à un très insuffisant : « j’ai joué et j’ai perdu » ), il en interdira la réédition (cette interdiction n’est pas le fait d’une condamnation de justice), son épouse Lucette (Lili en service littéraire) reprendra à son compte cette volonté, et il faut souhaiter que les ayants-droits successifs la respecteront à leur tour.

« Vraoum. Braoum.»

En mars 1942, éclate un cataclysme littéraire : « Guignol’s Band ! »

Céline se sert sans retenue de sa petite invention, celle qui confère à ses récits cent ans d’avance : « l’émotion du langage parlé à travers l’écrit «. Ce n’est pas neuf en ce qui le concerne, mais on sent qu’ici, il l’emploie en toute liberté, dans la certitude qu’il a de son intuition que la surabondance seule donne sa vraie mesure. Une écriture qui fonce à la vitesse de l’oeil. Caméra embarquée, rotation sur 360 °...

Ses premiers ouvrages sont des épopées : en soi, dénonciatrices ou témoins, on choisira, des noirceurs humaines : encore en charge de visées morales, de considérations sociales, même si ils jouent du contrepied du cynisme, plutôt que de la béate réprobation.

Guignol’s band entame le cycle où le délire narratif devient la condition du roman. Peut-être débarrassé du souci de plaire au milieu littéraire, Céline n’a plus, qu’un seul interlocuteur, le lecteur qu’il s’autorise à brinqueballer. C’est à lui de suivre, s’il peut. s’il veut…

Le livre démarre sur un épisode de la débâcle de 1939 auquel assiste le Docteur Destouches – la destruction d’un pont à Orléans- et sur trois diatribes alambiquées sans aucune solution de continuité entre elles, ni avec le récit qui succède dont on peut dire qu’il forme la matière du roman, relatant la vie sur quelques jours d’une «  colonie française pour le moins interlope » à Londres en 1914. La période correspond bien à une présence réelle de Louis Ferdinand Destouches en Angleterre.

Ferdinand se fait chroniqueur. C’est le titre que va désormais revendiquer Céline. Proche, tout proche de l’action. Le nez dans le guidon. Foison de détails, mouvement perpétuel. Il n’y a plus de destin, que de fulgurants aperçus sur des existences qui échappent à tout contrôle. Le narrateur est quasiment muet, à la remorque… essoufflé… le lecteur est quant à lui un petit peu plus en arrière encore … et pas toujours dans le bon wagon !

L’un des instruments techniques de Céline, les points de suspension dont on lui a déjà fait reproche, sont la trame permanente sur laquelle se bâtissent des paragraphes haletants… Céline ne se trompe pas, la parole s’impose en effet dans la lecture de ce texte qui jaillit d’une seule coulée, pratiquement dans un seul mouvement.

Il ne faut pas s’y fier. Tout est ajusté, pesé, cousu, recousu, millimétré. Il s’agit d’illusion, il s’agit d’art ! Céline prévenait ses éditeurs - dès le « Voyage », il s’était montré d’une exigence féroce -: rien qui n’ait été travaillé aussi longtemps que nécessaire pour rendre l’effet recherché, et donc plus rien à toucher, plus rien à revoir, plus rien à changer. Pas une virgule, pas un seul des points de suspension…

L’après-guerre (une débâcle apocalyptique, deux ans de prison à Copenhague, cinq ans d’ostracisme au Danemark à regarder les dunes, une fin de vie de médecin miteux) laissera tout loisir à Céline d’exprimer sa désillusion littéraire en même temps qu’il pourra dès lors laisser complet libre cours à son style, sans se soucier des rejets, des silences, des hargnes. Il finira en dehors de toute clique. fournissant à Gallimard quatre titres entre 1952 et 1961.

D’un point de vue littéraire, c’est un déferlement. Céline relate dans un savant débraillé son odyssée allemande et sa réinstallation hasardeuse en France. Les livres se succèdent satisfaisant chacun dans le désordre chronologique à l’urgence de dire sans respect d’une construction logique. Penser et croire lui ont coûté trop cher, désormais, il exècre et éructe, c’est tout ! Les romans sont des grenouilles de laboratoire contorsionnistes, sans cesse agitées de soubresauts nerveux, palpitantes sous le scalpel, revivifiées d’un jet d’acide, d’une pincée électrique…

Les récits sont tronqués, hachés, touillés et retouillés dans d’irrésistibles tourbillons qui ramènent à la surface les haines obsessionnelles du réprouvé universel… Il peut raconter dix fois (je minimise, en général, c’est bien plus que cela...) la même scène, la luxuriance de son écriture n’a pas de bornes.

Céline joue les matamores. Son statut d’écrivain majeur : qui va s’affirmant au fil des années, au point qu’il sera l’un des rares « pléiadisés » de leur vivant chez Gallimard (qu’au passage, il étrille jusqu’au sang sur la moitié de « D’un château l’autre » traitant en particulier Gaston Gallimard qui l’aide financièrement en l’ayant pris sous contrat, de noms d’oiseaux d’une rareté exceptionnelle) - il le passe pour queue de guigne, assurant ne pisser de l’encre que pourassurer la barbaque, ne tenant réellement qu’à son statut de médecin.

Mais tout concourt à pouvoir affirmer que chacun des romans qu’il délivre est travaillé, retravaillé, ajusté, peaufiné pour répondre aux exigences de son ambition stylistique pleinement accomplie dans une solitude de ce point de vue libératrice. Et vogue la galère, il reste au lecteur à parachever l’oeuvre : sacrer ou massacrer !

 

 

 

Jean-Michel Lévenard

Pour la Saint Bébert

L’an XIII de la Cass’Hure

 

Publié dans ARTICLES LITTERAIRES

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