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Jeudi 19 avril 2007

En février 1985, Conrad Detrez se suicide.
Aboutissement et signe évident d’une faille que l’examen de sa vie et de son œuvre révèle sans fard.
Cette rupture qui guide sa vie d’homme et motive sa mort, il en livre la clé dans ses romans, et particulièrement dans L’Herbe à brûler, paru en 1972, dont les allures picaresques masquent à peine le récit autobiographique.
Enfant des ciels tristes, des campagnes mouillées, des plaines betteravières à jamais embourbées, il connaît le destin exemplaire de cette Belgique-là. Car le fait d’être du pays de Liège des années 1950 n’est pas étranger à son itinéraire.

« Noircir et se noircir » conseillait savamment Céline. Conrad Detrez ne s’en prive pas dans le récit qu’il donne de son « ascension sociale ». Mais habillée, la vérité n’en demeure pas moins elle-même.
D’enfant de cœur d’un village à peine nommé, à peine nommable, jusqu’à devenir séminariste et fréquenter la célèbre Université catholique de Louvain, c’est un enlisement au cœur des querelles d’un microcosme qui s’ébroue et s’ébat à loisir dans la mesquinerie des crêpages de tonsures.
Une scène baroque et fantastique de sa « montée à la ville » pour son entrée au collège préfigure cet écœurante et doucereuse médiocrité d’un quotidien apostoliquement romain. Lui et sa mère, accompagnés du curé du village, pour s’abriter quelques instants d’une pluie battante, veulent rejoindre le couvert d’un chêne majestueusement planté au milieu des labours.
« … Les roues de nos bicyclettes s’enfonçaient. La mienne soudain pénétra dans la boue jusqu’aux moyeux… Je collai alors mes mains sous la selle et le guidon… et c’est moi qui suis descendu tel un pieu dans la terre.
… Je m’enfonçais, de la boue, j’en avais jusqu’à la hauteur de mes poches de blouson… Ma mère là-dessus a pris peur… Parvenue près de moi elle m’a saisi à bras-le-corps, a tiré, pataugé, piétiné si bien qu’à son tour elle est descendue dans le sol…
Nous sommes restés plantés, tels des joncs dans la vase, des poireaux ensevelis dans un silo de mauvaise terre jusqu’à ce que l’abbé retraversât le labour, ce qu’il a fait alors que la tête de ma mère s’embourbait
. »

Et, jusqu’à vingt-quatre ans, Conrad Detrez va s’embourber dans les principes et les préceptes d’un enseignement religieux sclérosé, aux vues étroites, donnant sur la vie par quelques rares fenestrons poussiéreux et voilés de toiles d’araignées. Rien que la plus conventionnelle trajectoire, en tout conforme à la balistique théologique catholique.
Mais un jour, Detrez va se hisser jusqu’à la lucarne, frotter la vitre, puis enfin la casser.
Sans doute meilleur que ses maîtres, il a non seulement écouté mais cru leurs leçons, et réinventé à sa manière le sens des missions. C’est un être dévoué, généreux, pur qui va prendre le chemin de l’exil, d’un exil volontaire qui répond à son désir de se consacrer aux peuples malheureux. Engagement politique, activisme à la limite du terrorisme, arrestation, emprisonnement, expulsion s’ensuivront comme le déroulement logique et la conséquence inéluctable de son aspiration à partager la vie de ses « frères » en misère.

Il débarque premièrement au Brésil, et c’est là que se déchire sa vie.
Car, outre l’aventure politique qui apparaît comme le prolongement de sa vocation ,le Brésil signifiera aussi la révélation du corps. Loin des brumes, de la pluie, des frimas, les corps se dénudent, s’exhibent, vivent dans la frénésie d’un peuple qui a élevé la fête et ses débordements au rang de religion.
Les sens éveillés, Detrez vit à la fois l’extase et la damnation, et d’autant plus vivement qu’il s’affirme, au fil des tentations auxquelles il cède, à son esprit défendant mais à son corps jubilant, que ses amours les plus tenaces, les plus entières, les plus exigeantes, celles qui lui tiennent le plus au cœur, le plus au ventre, le lient le plus souvent à de jeunes hommes.
Il existe de Conrad Detrez un recueil de poèmes intitulé « Le Mâle apôtre », superbement illustré par un artiste colombien, Luis Caballero, paru en 1982.


C’est un ouvrage exutoire où Detrez se livre à un exercice de massacre pour exorciser ses fantasmes. Il s’agit de se prouver que ces amours sont des vices, qu’il n’est point de sincérité qui puisse les sanctifier. Délibérément, il entretient la juxtaposition, voire la confusion, entre mœurs homosexuelles et milieu interlope, prostitution, et brosse des scènes où ses personnages, ombres glissant dans les couloirs nocturnes de villes anonymes, tous sensibles au fait religieux, se sentent en marge, rejetés de leur propre chef de la communauté chrétienne. Et tous, en conscience, constatant ce fossé entre leurs croyances et leurs pensées, s’empressent d’en faire un abîme.
Cette plaie, c’est bien sûr celle de Conrad Detrez, lourde à porter, car jamais, il n’a cessé de croire, il n’a perdu de vue la sainteté à laquelle il était promis.
« Je suis Juan de la Miseria
Maître ès-drague, docteur de la nuit
Je prie, je baise, je pleure et jouis
De bar en bar je traîne ma croix. »

Ces vers sont extraits du poème « L’étroite voie ». « L’érotisme en littérature est un chemin mort » disait François Mauriac
En effet, ce recueil qui semble plutôt le dernier tour de piste d’un dandy blasé que la confession d’un pêcheur repentant, plus un exercice de désillusion et de résignation qu’une tentative d’échapper aux « démons », est plus un constat de faillite qu’un épisode du combat, avec ce panache que confère aux poèmes un ton désespérément provocateur et d’apparente désinvolture – Don Juan ne parle pas autrement au Commandeur.
C’est le salut du perdant. Conrad Detrez sait déjà qu’il a perdu, qu’il ne se défera pas, car là serait la seule solution, la plus raisonnable, d’une morale qui l’étouffe, et qui, ironie amère, est la plus étrangère, la plus opposée à ce que nécessite sa réconciliation avec lui-même.
Etrange destinée qui vous fait d’un bloc, d’une seule pensée, d’une seule volonté, fort de vérités indélébiles, puis vous livre, écorché vif au hiatus mortel qu’insinuent les exigences contradictoires de la satisfaction du corps et de la paix de l’âme.
La solution, c’est le geste qui rend la paix au corps pour la satisfaction de l’âme.
« Mon corps avait eu le temps de subir tous les coups, toutes les caresses, toutes les faims… Mon âme avait perdu les raisons qui l’avaient fait vivre, l’avaient portée parfois très haut et très loin ; elle se sentait usée… Elle avait payé au prix le plus fort le droit de s’en aller. Restait l’amitié des plantes vertes agréables… à ce corps qui pouvait enfin… s’endormir en paix ».




















Par Jean-Michel LEVENARD - Publié dans : ARTICLES LITTERAIRES
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