En février 1985, Conrad Detrez se suicide.
Aboutissement et signe évident dune faille que lexamen de sa vie et de son uvre révèle sans fard.
Cette rupture qui guide sa vie dhomme et motive sa mort, il en livre la clé dans ses romans, et particulièrement dans
LHerbe à brûler, paru en 1972, dont les allures picaresques masquent à peine le récit autobiographique.
Enfant des ciels tristes, des campagnes mouillées, des plaines betteravières à jamais embourbées, il connaît le destin exemplaire de cette Belgique-là. Car le fait dêtre du pays de Liège des années 1950 nest pas étranger à son itinéraire.
«
Noircir et se noircir » conseillait savamment Céline. Conrad Detrez ne sen prive pas dans le récit quil donne de son « ascension sociale ». Mais habillée, la vérité nen demeure pas moins elle-même.
Denfant de cur dun village à peine nommé, à peine nommable, jusquà devenir séminariste et fréquenter la célèbre Université catholique de Louvain, cest un enlisement au cur des querelles dun microcosme qui sébroue et sébat à loisir dans la mesquinerie des crêpages de tonsures.
Une scène baroque et fantastique de sa « montée à la ville » pour son entrée au collège préfigure cet écurante et doucereuse médiocrité dun quotidien apostoliquement romain. Lui et sa mère, accompagnés du curé du village, pour sabriter quelques instants dune pluie battante, veulent rejoindre le couvert dun chêne majestueusement planté au milieu des labours.
«
Les roues de nos bicyclettes senfonçaient. La mienne soudain pénétra dans la boue jusquaux moyeux
Je collai alors mes mains sous la selle et le guidon
et cest moi qui suis descendu tel un pieu dans la terre.
Je menfonçais, de la boue, jen avais jusquà la hauteur de mes poches de blouson
Ma mère là-dessus a pris peur
Parvenue près de moi elle ma saisi à bras-le-corps, a tiré, pataugé, piétiné si bien quà son tour elle est descendue dans le sol
Nous sommes restés plantés, tels des joncs dans la vase, des poireaux ensevelis dans un silo de mauvaise terre jusquà ce que labbé retraversât le labour, ce quil a fait alors que la tête de ma mère sembourbait. »
Et, jusquà vingt-quatre ans, Conrad Detrez va sembourber dans les principes et les préceptes dun enseignement religieux sclérosé, aux vues étroites, donnant sur la vie par quelques rares fenestrons poussiéreux et voilés de toiles daraignées. Rien que la plus conventionnelle trajectoire, en tout conforme à la balistique théologique catholique.
Mais un jour, Detrez va se hisser jusquà la lucarne, frotter la vitre, puis enfin la casser.
Sans doute meilleur que ses maîtres, il a non seulement écouté mais cru leurs leçons, et réinventé à sa manière le sens des missions. Cest un être dévoué, généreux, pur qui va prendre le chemin de lexil, dun exil volontaire qui répond à son désir de se consacrer aux peuples malheureux. Engagement politique, activisme à la limite du terrorisme, arrestation, emprisonnement, expulsion sensuivront comme le déroulement logique et la conséquence inéluctable de son aspiration à partager la vie de ses « frères » en misère.
Il débarque premièrement au Brésil, et cest là que se déchire sa vie.
Car, outre laventure politique qui apparaît comme le prolongement de sa vocation ,le Brésil signifiera aussi la révélation du corps. Loin des brumes, de la pluie, des frimas, les corps se dénudent, sexhibent, vivent dans la frénésie dun peuple qui a élevé la fête et ses débordements au rang de religion.
Les sens éveillés, Detrez vit à la fois lextase et la damnation, et dautant plus vivement quil saffirme, au fil des tentations auxquelles il cède, à son esprit défendant mais à son corps jubilant, que ses amours les plus tenaces, les plus entières, les plus exigeantes, celles qui lui tiennent le plus au cur, le plus au ventre, le lient le plus souvent à de jeunes hommes.
Il existe de Conrad Detrez un recueil de poèmes intitulé «
Le Mâle apôtre », superbement illustré par un artiste colombien, Luis Caballero, paru en 1982.
Cest un ouvrage exutoire où Detrez se livre à un exercice de massacre pour exorciser ses fantasmes. Il sagit de se prouver que ces amours sont des vices, quil nest point de sincérité qui puisse les sanctifier. Délibérément, il entretient la juxtaposition, voire la confusion, entre murs homosexuelles et milieu interlope, prostitution, et brosse des scènes où ses personnages, ombres glissant dans les couloirs nocturnes de villes anonymes, tous sensibles au fait religieux, se sentent en marge, rejetés de leur propre chef de la communauté chrétienne. Et tous, en conscience, constatant ce fossé entre leurs croyances et leurs pensées, sempressent den faire un abîme.
Cette plaie, cest bien sûr celle de Conrad Detrez, lourde à porter, car jamais, il na cessé de croire, il na perdu de vue la sainteté à laquelle il était promis.
« Je suis Juan de la Miseria
Maître ès-drague, docteur de la nuit
Je prie, je baise, je pleure et jouis
De bar en bar je traîne ma croix. »
Ces vers sont extraits du poème «
Létroite voie ». « Lérotisme en littérature est un chemin mort » disait François Mauriac
En effet, ce recueil qui semble plutôt le dernier tour de piste dun dandy blasé que la confession dun pêcheur repentant, plus un exercice de désillusion et de résignation quune tentative déchapper aux « démons », est plus un constat de faillite quun épisode du combat, avec ce panache que confère aux poèmes un ton désespérément provocateur et dapparente désinvolture Don Juan ne parle pas autrement au Commandeur.
Cest le salut du perdant. Conrad Detrez sait déjà quil a perdu, quil ne se défera pas, car là serait la seule solution, la plus raisonnable, dune morale qui létouffe, et qui, ironie amère, est la plus étrangère, la plus opposée à ce que nécessite sa réconciliation avec lui-même.
Etrange destinée qui vous fait dun bloc, dune seule pensée, dune seule volonté, fort de vérités indélébiles, puis vous livre, écorché vif au hiatus mortel quinsinuent les exigences contradictoires de la satisfaction du corps et de la paix de lâme.
La solution, cest le geste qui rend la paix au corps pour la satisfaction de lâme.
«
Mon corps avait eu le temps de subir tous les coups, toutes les caresses, toutes les faims
Mon âme avait perdu les raisons qui lavaient fait vivre, lavaient portée parfois très haut et très loin ; elle se sentait usée
Elle avait payé au prix le plus fort le droit de sen aller. Restait lamitié des plantes vertes agréables
à ce corps qui pouvait enfin
sendormir en paix ».